Le Mercado Natural de Curri, plus qu’un marché, une communauté
- 22 mai 2017
- 9 min de lecture
Durant cette année passée au Costa Rica, dans la capitale : San José, j’ai découvert le Mercado Natural de Curri. Tous les dimanche, la cour de l’école de La Lia, dans le Canton de Curridabat, devient un marché de produits naturels et solidaires mais aussi un lieu rempli de vie et de projets. Un jeudi soir, Mariane, une des créatrices du marché, me reçoit chez elle pour me raconter leur vision initiale, comment ils ont cherché à y rester fidèles, les difficultés auxquelles ils ont dû faire face et l’impact qu’ils peuvent observer aujourd’hui. Échange avec une entrepreneuse qui pense la transition et la met en œuvre.

De la naissance d’une idée à sa mise en œuvre
C’est à leur retour du festival Envision, en 2014, que Mariane et son groupe d’amis ont eut l’idée de créer un marché de producteurs différent de ceux qui existent déjà. Envision est un festival qui a lieu tous les ans sur la côte pacifique du Costa Rica, c’est un festival « transformationnel » : en plus des concerts, ce que cherchent les personnes qui s’y rendent, c’est vivre un expérience humaine unique qui transforme leur vision du monde et des rapports aux autres. Cela passe par exemple par des conférences pour réfléchir à un monde plus durable, la pratique du yoga, de la méditation, entre autres. Ils sont sortis de ce festival avec une énergie positive et l’envie de se lancer dans un projet qui puisse créer un sentiment de communauté.
Ils ont voulu implanter ce marché dans le Canton de Curridabat, car malgré le fait d’être une zone très active, il n’y avait pas de marché de producteurs bio et solidaire. Mariane me raconte par ailleurs comment elle et ses amis sont tombé sous le charme de l’école de La Lia : « on a adoré le lieu, le fait qu’il s’agisse d’une petite école dans un quartier de classe moyenne-basse, le potentiel d’y mettre en place des projets avec les espaces verts, le petit bois etc… ». Ils ont alors décidé de faire un partenariat avec l’école, d’en faire un véritable associé du projet. En plus de reverser 25% des bénéfices du marché à l’école, l’idée était d’y apporter un changement tangible comme par exemple la création d’un jardin partagé en son sein pour y donner des cours de jardinage aux enfants et dont la production alimentaire serait servie à la cantine. Le statut juridique qu’ils ont choisi est celui de la société à responsabilité limitée, les revenus se réinvestissent dans le marché et dans l’école et les initiateurs n’en tirent qu’un petit salaire, car leur but est avant tout de créer de l’impact plutôt que de faire de la marge. En novembre 2015, moins d’un an après en avoir eu l’idée, Mariane et ses amis se lançaient dans la réalisation du projet. Elle me raconte comment il a fallu tout penser et gérer pour que le marché soit fidèle à l’idée qu’ils s’en faisaient : un lieu de convivialité, de prise de conscience, mais aussi un lieu inclusif et qui mette en valeurs le travail des producteurs locaux.

Créer une dynamique de communauté
Il existait déjà des marchés de producteurs mais aucun qui, selon eux soit capable de créer du lien social ou une dynamique de communauté. Pour eux, cet aspect était primordial car « c’est par la communauté, la coopération, la camaraderie, que l’on génère un changement global », me dit Mariane. Pour créer une dynamique de communauté, ils ont organisé des activités comme du yoga, des ateliers de couture mais aussi un jardin partagé afin de générer du lien social, culturel. En plus, les producteurs doivent respecter un « manuel de convivialité » dans lequel ils s’engagent à faire preuve de respect et d’amabilité envers les autres producteurs du marché mais aussi envers les clients. Pour s’assurer que ces principes soient respectés, Mariane est présente, chaque dimanche et n’hésite pas à faire s’asseoir les producteurs autour de la table pour parler des relations entre eux et du fonctionnement du marché. Elle m’explique « je n’hésite pas à inclure les vendeurs aux décisions du marché, pour leur faire sentir que ce projet est surtout le leur, d’ailleurs le marché perdure grâce à eux et à leur engagement. Par exemple, lorsque j’ai besoin d’avis pour créer une petite scène de concert pour le marché, je vais rassembler les vendeurs qui sont aussi musiciens et leur demander leur avis ». Par ailleurs, le marché est un espace où naissent des initiatives qui créent du lien social, comme par exemple, un système de « table de troque » : les gens peuvent déposer des objets dont ils ne se servent plus pour que quelqu’un qui en ai besoin le récupère. Autre exemple, l’initiative « je donne de bon cœur ». Il s’agit de tirelires disposées sur les différents stands pour supporter une cause en particulier. « En ce moment, on récolte les dons pour le garçon qui nous aide avec le nettoyage du marché, il est actuellement malade du cancer et ne dispose ni d’argent, ni de famille », me dit Mariane. Ce ne sont pas les idées pour générer du lien entre les gens qui manquent à Mariane, dans le futur, elle aimerait que le marché ouvre un jour de plus en semaine, pour proposer une offre culturelle, de concerts, de cinéma en plein air par exemple. Elle voudrait aussi lancer une foire aux initiatives durant le marché destinée aux personnes qui cherchent à s’engager dans des projets mais ne savent pas à quelle porte toquer. Pour Mariane, créer des réseaux d’entraide et de projets entre les gens semble naturel. Elle dit d’ailleurs qu’elle est « leur call center » car ils l’appellent toujours quand ils cherchent à se mettre en contact avec quelqu’un en particulier.
Générer une conscience sociale et environnementale
Mariane et ses amis ont voulu créer un projet qui puisse aider à générer une conscience sociale et environnementale plus grande chez les ticos (costaricains). Ils ont donc imaginé un marché bio et solidaire avec les producteurs locaux. Le groupe d’amis voulait que ce marché soit intégral : qu’on y trouve non seulement de la nourriture mais aussi des vêtements, des produits de beauté. C’est donc une initiative qui cherche à générer un changement dans les modes de vie par l’offre plutôt que de répondre à une demande. En effet, la consommation de produits bio, naturels, locaux n’est pas fortement répandue au Costa Rica. Toutefois, Mariane m’explique qu’ils ont dû adapter un peu plus cette offre à la demande : « au début, le marché était exclusivement bio et végétarien, mais nous avons compris qu’en faisant cela, certaines personnes se disent que ce marché ne leur est pas destiné et s’en détournent. On a donc décidé d’accepter la viande, à partir du moment où elle est produite de manière locale et respectueuse des animaux. Ils ont aussi accepté un agriculteur conventionnel. Cela nous permet d’attirer un public diversifié et pas forcément sensibilisé aux questions environnementales et sociales, et leur prouver que l’agriculture bio n’est pas plus chère que l’agriculture conventionnelle et que la cuisine végétarienne ou végane est délicieuse». Le stand du producteur conventionnel est d’ailleurs placé, de manière stratégique, en dernier, pour que les clients passent devant les stands bio en premier, pour comparer les prix. Malgré cette exception, la sélection des vendeurs du marché se fait de manière très stricte : les produits qui contiennent des conservateurs chimiques, qui portent atteinte au bien-être animal, qui contiennent des sucres raffinés, entre autres, sont interdits. Par ailleurs, le marché offre la possibilité d’assister à des ateliers sur des thèmes comme le recyclage ou encore l’agriculture bio-intensive.

Aider les producteurs de produits naturels et locaux
Selon Mariane, il manque des projets qui aide les producteurs locaux de produits naturels à développer leurs initiatives : « on pense trop souvent aux clients en premier et pas aux producteurs », me dit-elle, en continuant : « nous voulions un marché avec une vision du durable qui va au-delà du côté environnemental pour inclure aussi le social ». Mariane veut aider les vendeurs du marché à se positionner de manière plus globale sur le marché national. Pour cela, elle n’hésite pas à les mettre en contact avec les organisateurs d’autres marchés naturels et, au sein du Mercado Natural de Curri, les producteurs ou vendeurs, ont droit à une pancarte qui indique qu’ils sont bio, sans conservateurs, locaux ou artisanaux.

Un marché ouvert à tous, à la diversité
Par ailleurs, ses créateurs voulaient que le marché soit un lieu ouverts à tous, à la diversité, « un espace où tout le monde se sente inclus : les familles, les hippies, les chrétiens, les grands-mères,les étrangers, les ticos, etc … », commente Mariane. « Il faut écouter le public », continue-t-elle, pour savoir quels sont leurs aspirations en envie, tant pour l’offre gastronomique et commerciale que pour les activités du marché. « A plusieurs reprises, on nous a demandé de donner des cours de zumba, ce n’était pas ce que l’on préférait, mais c’est ce que voulaient la communauté, on l’a donc mis en place, pour que le marché soit à leur image et non pas qu’elle reflète uniquement la notre », me dit Mariane. Par ailleurs, elle m’explique que « il s’agit de proposer une large gamme d’activités correspondant à tous les styles, les ages : de la méditation, de la musique reggae mais aussi traditionnelle, des falafels mais aussi des tortillas (galettes de mais commune à toute l’Amérique Latine) ». La diversité des niveaux de vie est aussi prise en compte, et pour Mariane, il est très important que les vendeurs maintiennent des prix bas pour qu’ils soient accessibles à tous. « Nous avons une relation d’honnêteté avec les producteurs à qui on loue les stands à un prix très raisonnable pour qu’eux aussi soient honnêtes envers les clients ». J’avais d’ailleurs parlé avec un couple qui tient un stand de cuisine hindoue et de livres de méditation sur le marché qui m’avaient confirmé que l’emplacement est moins cher et que loin de l’idée de se faire une marge énorme avec la vente de leurs produits, ils veulent plutôt chercher à ce que leurs livres se vendent pour sensibiliser le public.
Cela ne s’est pas fait sans difficultés …
Mariane me raconte que « au début, beaucoup ne croyaient pas au projet, surtout à cause de l’emplacement, dans la petite école de La Lia, que personne ne connaît ». Il ont donc du redoubler d’efforts pour faire connaître l’initiative et attirer les gens. Promouvoir la diversité au sein du marché a représenté un défi pour l’équipe coordinatrice du projet. Marianne me raconte : « un jour, un des producteur est venu nous exposer son opposition à l’arrivée d’une voyante sur le marché. Pour lui, cela contraire à ses principes chrétiens et représentait un risque pour ses enfants qui allaient se détourner de l’Eglise. Je lui ai fait remarquer que bien que beaucoup d’entre nous ne soient pas croyants, nous avions toujours respecté ses prières publiques. Créer un sentiment de communauté au sein du marché n’a pas été non plus facile, Mariane avoue qu’ils ont du faire face à une certaine résistance au changement de la part des voisins de l’école : « certains nous accusaient de profiter de l’école en investissant l’espace. Nous avons entendu cela jusqu’à ce que les accusateurs se taisent en constatant l’impact positif généré sur l’école avec le nettoyage des espaces verts qui servaient de déchetterie, l’installation de toilettes accessibles aux handicapés, etc… ». Mariane conclut : « Il y aura toujours des gens pour te faire la guerre, mais aujourd’hui, je les entend de moins en moins ». Par ailleurs, Marianne me raconte : « il a fallu faire face à l’individualisme des ticos qui empêchait la collaboration des différents vendeurs du marché. Chacun veut être en première ligne, être le seul à vendre tel ou tel produit, le défis est de leur faire mettre leur ego de côté pour qu’ils travaillent ensemble, allient leurs forces pour avoir un impact ».
… Mais un impact tangible peut s’observer aujourd’hui
Les efforts engagés par les porteur du projet pour que le marché soit fidèle à leur vision de base ont payé. Après une enquête menée auprès des clients du marché, ils ont pu constater que la population était assez diversifiée, Mariane évoque même : « un véritable arc-en-ciel de religions, d’âges, de professions, de niveaux de vie… ». Par ailleurs, Mariane me raconte que selon elle, le marché a eu un impact en renforçant la conscience environnementale et sociale des clients : « aujourd’hui, je vois beaucoup plus de produits locaux dans les frigo de mes amis, cela me satisfait, je me dit que l’argent reste ici, que les gens ont conscience que cela bénéficie le marché locale, au lieu d’enrichir des multinationales nord-américaines. Il y a quelques jours, une vieille dame m’a appelé pour me dire que maintenant, elle se mettait à lire les étiquette des produits dans les supermarchés et qu’elle se rendait compte que l’on nous empoisonne ». En plus d’avoir un impact positif sur les clients, le marché en a aussi sur les producteurs car le maraîcher conventionnel qui avait été intégré au marché est maintenant en transition. Mariane m’explique : « à force de parler avec les autres producteurs, de voir que cela était possible, que les clients étaient présents, que cela était important pour ses terres et la santé de ses proches, il a décidé de sauter le pas lui aussi ». Selon elle, le marché est aujourd’hui, comme une petite communauté. Elle se met à me raconter : « le dimanche matin, alors que tout s’installe, aujourd’hui je peux m’asseoir et observer. Je vois alors les stands qui se montent, les amis qui se saluent, les premiers clients qui arrivent pour profiter de la tranquillité matinale pour faire leurs courses, etc… Je me dis alors que je sais pourquoi je fais tout ça ».

*Certaines photos ont été prises sur la page Facebook de Mercado Natural de Curri




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